Mercredi,jour béni pour Sévie.Personne ne stresse.Tout le monde peut faire la grasse matinée.Attablés tous les trois devant un copieux petit déjeuner,la conversation va bon train.C'est un de ces moments qui met du baume au coeur.Ses deux enfants autour d'elle,Sévie ne regrette rien.C'est sa réussite,son oxygène,son bonheur.Pourtant ce mercredi là est un peu spécial ! Mélaine part .Pour la première fois,elle va prendre l'avion.
--Ma chérie,promets-moi que...
--Maman,cool ! S'il te plait,calme-toi .Il n'y a aucun danger.
--Oui,bien sûr mais...
--Il n'y a pas de mais! Dès mon arrivée je t'appelle,Okay?C'est tout mon avenir qui en dépend.
--Je sais,tu as tout ce qu'il faut pour réussir,et devenir top modèle.
-- Dring...Dring...la porte d'entrée.
--C'est pour moi maman;ne te dérange pas,c'est Simon.
David attrape son sac de sport,ses patins,dépose une bise sur le front de sa soeur et de sa mère.
--Si papa téléphone,dis-lui de rappeler ce soir et ne m'attend pas,maman,pour le déjeuner:je suis invité chez Simon.
La patinoire n'est pas loin.Les deux garçons y vont en vélo.Simon et David sont inséparables.
--Soyez prudents tous les deux.
David n'a rien entendu,il est déjà parti.Mélaine est partie à son tour.Sévie décide d'aller en ville.La maison est trop triste sans ses enfants.--Je pourrais me faire une toile!? pense-t-elle...
Rentrée tôt,Sévie s'installe sur la terrasse avec ses mots croisés.David ne rentrera pas avant dix neuf heures.
elle hésite.Elle a retrouvé son calme et n'a pas envie d'être dérangée.
--Dring...Dring...
Finalement sous l'insistance de la sonnerie,elle se lève et va ouvrir.Devant elle,deux gendarmes,main au képi, la saluent.Son sang ne fait qu'un tour.Mon Dieu ! Ses appréhensions étaient-elles prémonitoires?
--Mes enfants?...Mon Dieu...Mes enfants...Qui?Peut-être David?Le vélo?Ou Mélaine?L'avion?Il est arrivé quelque chose à l'un de mes enfants?
--Non madame,...Mais ,pouvons-nous entrer?
--Oui,oui,bien sûr,je vous en prie.
Sévie,tremblante et très peu rassurée malgré l'affirmation de l'agent,s'éfface et montre le salon du doigt,en se demandant quelles sont les raisons qui peuvent vous amener à vous retrouver en face de deux gendarmes,tête découverte,en ouvrant votre porte?
--Voulez-vous vous asseoir?Boire quelque chose?
--Non,merci madame ! Jamais pendant le service !
Aucun doute,leur gène est évidente.Le coeur de Sévie s'emballe.Elle reste muette,immobile et toute crispée.Le ciel va lui tomber sur la tête!
--Que se passe-t-il messieurs?
--Nous venons pour votre mari.
--Mon mari?...Mais il ne rentrera que Samedi.Il est commercial.Il est toujours sur les routes.
--Oui,biensûr madame,mais,justement...
--Mon Dieu...Mon mari ! Aurait-il eu un accident?
--Oui,madame!
--Gggrave?...Il n'est pas...Mon Dieu,noon !!!
--Il roulait un peu trop vite dans un virage serré.Ce que je peux vous certifier:c'est qu'il n'a pas souffert.Il est mort sur le coup.
Séverine venait d'avoir trente neuf ans et se retrouvait devant la dure réalité:elle n'avait plus aucune sécurité pécuniaire.Comment imaginer que Nicolas qui venait à peine d'avoir quarante ans allait disparaitre si brutalement?Séverine,totalement désorientée ressentait pêle-mêle des sentiments contradictoires:chagrin,injustice,colère,et rancune.La vérité dure,cruelle,venait de tomber comme un couperet.Elle se retrouvait seule avec ses deux enfants.Il fallait qu'elle travaille.Nicolas lui laissait une assurance vie et un superbe appartement en bord de mer à Castie:lieu de leurs vacances.Quand à la villa,il restait encore cinq années de traites à payer.Les mois qui suivirent,furent très pénibles.Ce malheur déstabilisa la petite famille qui bon gré, mal gré fondait un tout.David était le plus touché.C'est pour lui surtout que Sévie avait tenu à ce que les apparences soient celles d'une famille unie.Ses enfants ignoraient la conduite de leur père.Les vacances scolaires approchaient.Il fut décidé que rien ne serait changé:elles se passeraient à Castie comme chaque année.
La résidence était magnifique,avec vue sur la mer et la plage à deux pas.Quelques traces d'une présence féminine,que Sévie s'empressa de faire disparaitre,appuya la thèse de la double vie de Nicolas.Mais le temps des polémiques et des rancunes avait été dépassé,et Sévie bénit le ciel que personne ne squattait les lieux!La nécessité fit réfléchir Séverine;il fallait trouver une solution,et vite!L'appartement,la région,le climat,tout incita sévie à proposer à ses enfants de venir définitivement vivre à Castie. David était le plus concerné.Beaucoup d'avantages,surtout pour ses études.Le problème se serait posé,l'âge venu.Ici,il y avait pour l'immédiat,le lycée qui l'ammènerait jusqu'à la fac qui ne se trouvait qu'à une vingtaine de kilomètres.La décision fut prise sans regret.Seul David formula une hésitation:Simon,son copain.Mais, très intelligemment,il comprit vite qu'il serait toujours le bienvenu pour les vacances.Séverine fut soulagée;la prime d'assurance lui permit d'attendre la vente de leur villa.Et la somme récoltée fut destinée à l'achat d'un petit restaurant.Elle travailla sans se ménager,heureuse de sa réussite.Ses enfants ne lui créèrent aucun problème.Dynamique,intelligente,sa personnalité s'affirma.elle n'avait même plus le temps de penser à sa solitude.
Une totale réussite pour Mélaine,privée et professionnelle,mariée à un garçon adorable:Rolland ! Une petite Clarisse fit passer Séverine au grade de grand-mère.Quand à David,il avait pris sa vie en main,dès la mort de son père.Aujourd'hui,il était un médecin renommé,un papa comblé et toujours un fils adorable.Malgré toutes ces années passées,Séverine était restée une belle femme.Son personnage avait mûri,mais pas du tout altéré son physique.Pourtant,elle se sentait très fatiguée.La solitude l'avait rattrapé.Son travail ne suffisait plus à combler ce vide,tou au fond d'elle-même.La famille s'était aggrandie.Mélaine avait trois enfants:Vincent,Marine et l'ainée Clarisse.David,deux enfants:Mathieu et Manon.La vie avait tout de même fait à Sévie un super cadeau ! Une famille nombreuse et unie.Côté coeur,le vide total !Séverine avait bien fait quelques tentatives sentimentales,mais sans résultat;le coeur n'y était pas.La réalité était trop décevante.Elle ne pouvait se contenter de substituts d'amour,de fugaces rencontres ou de faux semblants.Elle avait fini par se résigner.Séverine sortit de la vie active.Pécuniairement tranquille avec une retraite satisfaisante,mais totalement épuisée.Son fils;David,l'incitait à profiter de sa liberté.
--Voyage Maman ! Il y a tellement de belles choses à voir ! Vis enfin un peu pour toi ! C'est la meilleure des thérapies !
Malgré le traitement qu'elle suivait,elle n'arrivait pas à trouver un réel équilibre moral;il lui manquait quelque chose.
Sévie est sortie de l'hôpital,les examens n'ont dévoilé aucun signe alarmant,aucune anomalie susceptible de provoquer ce malaise.C'est d'ailleur la première fois qu'elle perd connaissance.Un épuisement moral entrainant une grosse fatigue sont les seuls coupables.
_Beaucoup de repos Madame.Eloignez vous de vos soucis quelques temps,vous verrez,c'est le meilleur des remèdes !
_Oui docteur...Oui...Il faudrait alors que je laisse ma tête et mon coeur...
Sévie a mal partout.L'impression d'être passer sous un rouleau compresseur.Elle n'a pas du tout,mais pas du tout envie de raconter son histoire.D'ailleurs,le jeune docteur lui souhaite un prompt rétablissement et s'en va visiter les autres malades.
Elle n'a rien dit à ses enfants.Inutile de les inquiéter,plus tard peut-être...Ils le sont déjà suffisamment pour elle ! Son état ces derniers mois ne leur a pas échappé.David lui a donné un traitement qu'elle a négligé par lassitude.Elle n'a pas vraiment réussi à faire bonne figure.Ce séjour à l'hôpital n'a pas était inutile:les choses se sont doucement remises à leur place.L'épisode "rencontre " a rejoint son tiroir secret.
Un regard en arrière la plonge dans le passé fait de peine,de regrets.Un long parcours sans amour ! Presque toute une vie qu'elle aurait voulu éradiquer,mais,sa réussite de mère l'empêche de penser à l'échec.De son enfance monte un cri de détresse.Souvenir douloureux qui se ravive au contact de son présent cuisant.Elle se souvient de ce mal qui l'enveloppait toute entière jusqu'à l'étouffer;l'impression qu'elle allait mourir ! Elle attendait dans la terreur que cela passe,cachée par ses draps ou,isolée dans les toilettes,désespérée.Personne ne la comprenait,ne la prenait dans ses bras pour la rassurer.Seule face à la mort sans trop savoir ce que cela voulait dire:un mot horrible et terrifiant.
Elle cachait sa nature hypersensible et rêveuse sous une apparence primesautière,dégourdie,un peu clown:étrange comme personnalité ! Elle aimer chanter,rire,danser,dessiner.Sa vraie nature était la gaité.Comment,alors,expliquer l'inexplicable? Quel nom donné à ce mal qui a empoisonné toute son enfance et adolescence ? Quel gachis ! Tous ses dons étaient vérrouillés par son émotivité liée à plusieurs facteurs qui aujourd'hui étaient encore inscrits en elle,de manière subconsciente:un besoin de sécurité,d'affection qui n'ont jamais été assouvis.
Elle aurait voulu sentir ses parents plus proches d'elle.Comment faire comprendre à une enfant qu'ils avaient beaucoup de soucis et d'obligations ? Ils ne pouvaient pas lui manifester toute l'attention dont Séverine aurait eu besoin.
Inconsciemment,elle avait développé une tendance à l'insécurité qui existait encore aujourd'hui;une appréhension de n'être pas aimée à sa juste valeur.Le monde magnifique de l'enfance,elle ne l'avait pas ou peu connu,avec ses peurs qui l'entouraient:peur du diable,du bon dieu,du noir,de la mort.Tout ceci avait-il commencé avant ou après les terribles bombardements ? Elle avait dix ans.Il ne lui restait en mémoire aujourd'hui que la peur panique qui l'envahissait à chaque alerte;les maisons en feu;les gens hagards et poussiéreux qui sortaient de leurs maisons en ruine;des pleurs;des cris;et tous ces morts qu'elle avait dû enjamber pour rentrer chez elle.Un choc émotionnel puissant qui avait bouleversé certaines données de son existence.Elle vivait entre le rêve et la réalité.Cela lui permettait d'échapper à un monde dans lequel elle ne se sentait pas très à l'aise.
Très jeune,elle avait manifesté des capacités psychiques importantes,une grande intuition.Elle se sentait différente des autres,détestait la méchanceté,la mesquinerie.Toutes ces influences négatives avaient laminé peu à peu ses potentiels de chance et de succès.De là,tous ses complexes ! Pourtant,elle était devenu une très belle jeune fille,mais n'avait pas su exploiter à sa juste valeur toutes ses potentialités.Elle était intelligente,mais surtout intuitive et le système scolaire en place n'était pas fait pour la favoriser.Elle excellait en beaucoup de choses mais ne s'investissait pas à fond.Aussi,à seize ans,elle choisit d'abandonner ses études pour travailler.Son but dans la vie ?...Avoir au moins deux enfants,un grand amour et une belle maison!Alors les diplômes !...A l'époque ses capacités d'adaptation étaient plus payantes qu'un CV plein de diplômes.Personne ne restait insensible à sa beauté,elle seule en doutait.Il lui fut facile de trouver du travail.Son sens inné du contact,sa vélocité la mettait tout de suite en exergue.Un jour,elle lut dans le journal:"couple cherche jeune fille au pair".Elle avait envoyé son CV avec photo.Cet emploi était éloigné de chez elle,mais se trouvait en bord de mer:c'était une expérience à tenter.Elle fut acceptée tout de suite.De plus,elle avait ses week-ends;ce qui lui permettait de continuer à aller danser avec ses soeurs,toujours accompagnées bien sûr,de leur maman qui trouvait du plaisir à les regarder.
Sévie était restée environ deux ans au service de ce couple absolument charmant et garda de cette période,un souvenir de bien être.Puis,tout était allé très vite.Un soir,au bal,elle avait rencontré celui qui devint son mari,Nicolas.Le voile blanc,la robe à traine,quel mythe outrecuidant ! La vie l'entraina malgré tout,malgré elle,balayant ses rêves,ses besoins.Elle était devenue femme,réalisant trop tard qu'elle avait occulté son adolescence,sa jeunesse.Elle ne s'était pas donnée le temps de vivre,de mûrir,en brûlant les étapes.Courageuse,elle fit face,et tout cet amour qu'elle n'avait pas eu,ce fut Mélaine,sa fille,qui en profita.Arrivée très rapidement,cet enfant lui évita de réfléchir sur la monumentale erreur que fut ce mariage.Ce merveilleux bébé faisait parti de ses souhaits les plus profonds.Nicolas se révéla volage,menteur.Son charme faisait des ravages,de plus c'était un très bel homme.Sévie avait plongé à pieds joints dans son rêve sans chercher à voir la réalité,subjuguée par cet homme qui savait se faire apprécier.Après avoir pleurer en cachette pendant des années,elle s'était résignée.Elle avait la chance de ne pas travailler,Nicolas subvenait largement à ses besoins et ceux de sa fille qui était toute sa vie.Une vie que beaucoup devaient lui envier;les apparences prêtaient à penser au bonheur parfait.Séverine s'en accommoda.Elle avait fort à faire.Douée,habile,elle s'occupait de sa villa,la décorait,jardinait,confectionnait elle-même ses vêtements et ceux de Mélaine.Elle avait mis ses rêves dans son tiroir secret,et,David vint au monde.Mélaine avait cinq ans.Aussi beau que sa soeur il compléta le bonheur de Sévie;elle ne demandait rien de plus.Elle s'était éloignée de Nicolas,renonçant à tisser des liens qui n'auraient été qu'illusoires et se réfugiait dans ses rêves pour y trouver l'amour.Nicolas continuait ses frasques,mais Séverine devait reconnaitre qu'il avait un comportement de père affectueux.Après les disputes et les reproches des premières années,la résignation avait amené le calme.Sous prétexte de fatigue,Sévie avait demandé à faire chambre séparée.Elle ne voulait surtout pas d'un autre enfant !Nicolas obtempéra sans discussion.C'eût été inutile et cela n'aurait pas changé grand chose:leur relation intime n'existait pratiquement plus depuis pas mal de temps déjà.Toutes ces années passées avaient tout de même eu une incidence sur le moral fragile de Séverine.Son manque d'amour tout au fond d'elle même ,perturbait sa santé.Sa silhouette élancée était à la limite de la maigreur.Ses angoisses refaisaient parfois surface et,malgré son fatalisme,elle souffrait des écarts de son mari.
Melaine venait d'avoir dix huit ans.Devenue mannequin,elle avait dépassé sa mère en taille et en beauté.David avait treize ans et voulait faire des études de médecine.Des liens trés forts les unissaient tous les trois.Nicolas,toujours sur les routes,ne rentrait que les fins de semaines,et encore,pas toujours.